dimanche 22 mars 2015

Les vieux jours de Monsieur de Lamartine


Malheur à qui du fond de l’exil de sa vie
Entendit ces concerts d’un monde qu’il envie !

Je me demande bien pourquoi la vieillesse de Lamartine me fascine tant. Parce qu’au fond, je ne connais de Lamartine rien de jeune. Le poitrinaire de Flaubert, ce chanteur du désespoir, cette plume qui accueillait la mort à l’âge de trente ans, cet amant endeuillé à l’heure où bien des gens n’ont pas encore rencontré l’amour, ce politicien perdu au moment où il serait devenu prophète de la République, fut-il jeune ne serait-ce qu’un instant ? Cet homme qui, avant même d’avoir connu l’amour, avait le corps fatigué par la pensée, que puis-je dire de lui sinon que sa vie entière fut une longue déclinaison de vieillesse ? Et pourtant, si Lamartine joua avec la vieillesse pendant sa jeunesse, ce fut la vieillesse qui se joua de lui quand arrivèrent ses vieux jours. Lui, qui avait accueilli la mort comme son libérateur céleste, se retrouva bel et bien confronté à l’ultime horizon, dans une de ces journées de printemps 1848. Lamartine, héros de la République, fin stratège, maître de la prudentia diplomatique, libérateur du peuple et figure messianique aux yeux des conservateurs, va connaître une double vieillesse : vieillesse sentimentale, tout d’abord, fruit d’amères déceptions, du désespoir engendré par un peuple aveugle et des politiciens malveillants. A cette vieillesse s’ajoute bien vite la déchéance physique, les infirmités communes se mêlent aux calamités extraordinaires de la vie, selon la formule de Chateaubriand.
Lamartine, tout comme Thiers, est de ceux qui, pour embrasser une noble cause, doit entretenir une certaine obscurité. Nous nous le représentons comme un politicien naïf, aussi incompétent que ses poèmes étaient lyriques, mais c’est là un tout autre aspect de sa personne que l’on néglige. Lamartine, comme Hugo, ou comme Saint-Loup devenant dreyfusard, rejoint très vite l’élan populaire, et s’identifie aux aspirations républicaines. Son Histoire des Girondins ne fut écrite que dans le but d’être lue et comprise de tous ; épopée qui lui vaut la sympathie du peuple, et d’être élu à la députation. C’est en 1848 que la destinée de ce vieillard avant l’heure s’accélère. 1848 est une Révolution, comme le soulignait Agulhon, décevante à bien des égards : si Marx n’y vit qu’un simulacre, la République sociale instaurée en l’espace de quelques mois était fort prometteuse. Lamartine était approuvé du peuple, bien entendu, mais également des conservateurs, qui voyaient en lui le seul aristocrate du Gouvernement populaire –à l’exception de Dupont de l’Eure, trop âgé pour être pris au sérieux. Et c’est précisément lorsque se forme la Commission exécutive, et que s’annonce une perspective démocratique, que ces derniers se sentent profondément indignés. Est-il vrai que, comme le suggère Guillemin, Lamartine fut victime d’un complot lors des journées de juin ? Toujours est-il qu’il perdit cette double sympathie, dont il était le garant quelques semaines auparavant : le peuple, regrettant son franc cinquante, fut profondément déçu de la politique lamartinienne, sans comprendre cependant que Lamartine n’était aucunement responsable de la fermeture de la Commission du Luxembourg, puis des Ateliers nationaux. Lamartine, plus lucide qu’on ne le croit, savait dès le 23 juin que toute perspective d’espoir était anéantie, et l’on retrouve dans son attitude l’écho du jeune poète : « Je te salue, ô mort ! Libérateur céleste ». C’est en saluant la mort qu’il descendit aux barricades à cheval dans l’espoir de périr dignement : faute de balles, les acclamations l’assaillirent. Lamartine s’en revint, déçu de ne pas être mort, prêt à affronter celle dont il avait entrevu l’ombre dans les Méditations : la vieillesse. Mais il s’agit alors d’une vieillesse toute différente : une vieillesse stérile, sans poème ni œuvres, où la solitude est totale puisqu’en plus de Julie, c’est la Muse qui s’absente.
Je me suis souvent étonné de l’étrange attitude qu’adopta Lamartine lors des journées de juin : cette aspiration à mourir, et pourtant ce refus de périr en Cléopâtre, semble exprimer une profonde crainte des vieux jours qui s’annoncent. Vieux jours mêlant solitude d’une âme par rapport à son corps affaibli, et déception d’un esprit que le peuple n’a pas compris. Hugo était d’ailleurs venu lui rendre visite le 23 juin, comme s’il s’agissait de passer la relève, de transmettre à Hugo la flamme de Lamartine : comme si la gloire d’un Hugo s’était construire sur l’échec profond d’un Lamartine. Comme si Hugo était celui que Lamartine aurait pu devenir, s’il ne s’était pas engagé aussi directement sur la scène politique. C’est bien une forme de finesse qui manqua à Lamartine : Lamartine pensait qu’en se montrant sur le balcon de l’Hôtel de Ville, le 25 février, il s’assurerait un éclat politique inébranlable. Mais Hugo, maître d’une prudentia plus exacerbée, eut la sagesse de demeurer discret, de ne pas dépasser la députation.
Lamartine avait tenté, pour une fois dans sa vie, d’être jeune en 1848. Devant l’impossibilité de cette jeunesse, Lamartine refuse de retrouver sa vieillesse ; c’est du moins ainsi que je comprends –et comment comprendre autrement cet acte ô combien étrange ?- la volonté de Lamartine de se jeter à la mort. La fatalité s’annonçant, Lamartine n’échappe pas à celle qui le fascine et lui fait horreur, à sa fameuse vieillesse. Il quitte Paris en octobre, deux mois avant les élections, sans même tenter de mener campagne : il sait bien que tout est perdu.
Revenu à Mâcon, il publie quelques œuvres en janvier 1849 : Raphaël fait renaître le motif du regret de Julie, que Lamartine n’avait pas exploité depuis les Méditations. Le regret revient donc, signe d’une vieillesse qui revient en un Lamartine après une brève expérience de jeunesse, telle une vielle amante anciennement délaissée qui se dévoile de nouveau. Le Raphaël, certains l’ont lu ainsi, présente une lecture politique : Raphaël, nom derrière lequel Lamartine se cache et se dévoile en même temps, renvoie à la passion du beau. Passion qui empêche le personnage en question de trouver la félicité en ce monde. Raphaël n’est autre que la discrète expression d’une discontinuité entre la soif d’absolu d’un homme et la médiocrité de ses contemporains.
La Muse se tait, cependant. Lamartine se contente, en 1849, de publier des textes commencés avant 1848, et d’en rajouter éventuellement quelques préfaces (le prologue de Raphaël et la première préface, qui est en fait la seconde, des Méditations). Mais Lamartine, victime d’une Muse qui s’absente, délaisse l’écriture, en se résignant dans une vieillesse authentique ; celle du pur souvenir, du souvenir qui ne fait pas même advenir le moindre écrit –si ce n’est quelques pages inintéressantes sur la vigne, et une correspondance déconcertante. Ce sont ces vieux jours-là qui m’intéressent vraiment. Le silence de Lamartine : silence qui a dû être ponctué par d’obsessionnels regrets, par des souvenirs envahissants ! Lamartine avait porté au jour le personnage de Raphaël ; à présent, le voilà invité (par un curieux hasard ?) à imiter le fruit de sa création. Lamartine avait imaginé dans Raphaël ce que deviendrait un amant désespéré plusieurs décennies après la perte de la personne aimée. Et à ce titre, la publication de Raphaël précède de vingt ans la mort de son auteur : ni les paroles ni les écrits, seul le silence, et une indifférence totale à l’égard de ce qui se fait sur terre, habitent ces vieux jours désolés. Barrès avait peut-être raison de comparer ce grand oiseau blessé à Moïse descendant du Mont Sinaï ; sauf que Moïse avait continué de marcher avec son peuple, tandis que le poète, tout en conservant son écriture féminine et harmonieuse, abdiqua. Lamartine aurait pu être à l’écriture ce que Moïse fut à la religion s’il n’avait pas été accablé par cet amas de regret, par son cœur qu’une plaie torturait incessamment.
Lamartine, âme souffrante, a-t-il eu tort de se détourner de sa vieillesse intrinsèque en matière de politique ? Peut-être faut-il voir en l’échec de 1848 le rappel de sa partenaire de toujours. Lamartine entretiendrait une relation fusionnelle, cause de malheur aussi bien que de lyrisme, avec la vieillesse ; et l’abdication de ses vieux jours serait la preuve que le poète n’avait plus rien à prouver ni à dire. Il lui suffisait de se délecter de la compagnie de sa vieillesse assez jalouse pour l’entretenir à l’écart de ce qui se fait dans le monde. Si les vieux jours de Lamartine sont si discrets dans la vie de l’écrivain, c’est parce que celui-ci n’ose plus, comme jadis, implorer la mort, ni même exprimer son désespoir, mais se résigne tout entier dans sa vieillesse. Il se réserve à elle, sans parler ni résister, comme pour mieux en revenir aux germes, au sens même de son existence si ambiguë, partagée entre le talent prophétique d’un poète, la lucidité rayonnante d’un stratège, et la féminité de sa plume ainsi que la candeur d'un homme dépassé par la malveillance des politiciens.
N.

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