dimanche 19 avril 2015

Les célibataires de l'Art


            Les écrivains ne sont pas des méchants, notait Proust dans Le Temps retrouvé[1] : s’ils parviennent, mieux que quiconque, à cerner les rouages des faires de tout un chacun, s’ils décèlent le secret des choses et des êtres, ils ne sont animés par aucune volonté de détruire le monde effectif (peut-être de le décomposer ?, dira Barthes). Peu importe à l’écrivain, si tant est qu’il soit sensible, de se moquer de tel ou tel personnage, puisque c’est une « généralité », et non l’individu en lui-même, qu’il étudie. Proust se fait ici héritier de La Bruyère, dont il imite la structure du portrait en énigme[2], ou tant d’autres procédés : il s’amuse, dans La Recherche, moins à peindre des portraits qu’à forger des caractères. Ce n’est donc pas Brichot en lui-même qui nous intéresse, mais la critique d’un certain rapport à la connaissance ; pas plus que Charlus attirerait notre attention en dehors du cadre d’une réflexion sur le désir.
            Parmi tous les portraits, certains cocasses et d’autres plus tragiques, qui parsèment La Recherche, parmi tous les concepts que Proust évoque çà et là (le désir, la possession, la souffrance, etc.) il en est un qui, de manière inévitable, occupe une place absolument primordiale : la littérature, ou tout simplement l’art, voire ce que l’on appelle, de nos jours, la « culture ». Dans Le Temps Retrouvé, toujours, le narrateur décrit l’ensemble du récit comme celui d’une « vocation » -vocation pour l’écriture et la création esthétique-, si bien que Génette s’amusera à dire que La Recherche peut se résumer en une seule phrase : non plus « Tutur encule Tatave » (comme le soutenait Céline), mais « Marcel devient écrivain ». Marcel, aussi bien Marcel Proust que Marcel narrateur, aurait donc beaucoup à nous dire sur l’authenticité du rapport qu’il incombe de cultiver à l’égard des œuvres d’art, si l’on veut du moins parvenir à dépasser la condition du lecteur, du fruitore comme l’italien le dit, pour devenir à son tour sinon démiurge, du moins complice de la création. Or, c’est un constat étrange que celui de la lenteur du narrateur : lenteur à lire, à écrire, à se mettre au travail, lenteur qui se mêle à une certaine oisiveté. Pas un mot, dans toute La Recherche, sur les heures de lycée, à part le récit de quelques conversations entre camarades à propos de La Berma. Pas un diplôme –ou presque-, très peu d’études en ce qui concerne le réel Marcel, à savoir Marcel Proust. Peu d’écriture, une écriture qui vient tard : Barthes introduira cette idée que La Recherche est un roman évoquant le cours, non seulement de l’ascension d’un homme vers les hauteurs de l’écriture, mais aussi des multiples échecs du narrateur[3]. Proust, lecteur singulier, refusant la culture mondaine aussi bien que l’érudition universitaire ; mais Proust, auteur remarquable, auteur divin.
            Proust ne se contente pas, comme beaucoup l’ont fait (Montaigne, Molière, etc.), de critiquer les pédants. Il s’en prend à toute lecture qui n’est pas fusion avec l’auteur ; à toute lecture qui s’intéresse plus à des informations de second ordre qu’à « l’air de la chanson » qui émane de telle ou telle plume (selon le mot cher à Brichot). Proust, quant à lui et pour proposer une analogie certes anachronique mais non moins pertinente, lit à la manière de Barthes dans Le plaisir du texte. Il lit comme il se masturbe : est-ce un hasard si le cabinet d’iris de Combray est un lieu de volupté solitaire aussi bien que de lectures ? Il lit non pour connaître, ni pour briller, mais pour mieux lire en lui-même, pour mieux jouir en lui-même. Toute autre lecture, ou plutôt toute lecture qui est attelée à un intérêt concret, perd de vue l’intérêt même de l’acte de lire ainsi que de celui d’écrire : Madame Verdurin n’apprécie les artistes que s’ils sont aussi ses amis, et si Elstir quitte son salon, la voilà qui change (aussi mystérieusement que Faust après l’arrivée de Méphistophélès) de goût ! Le lecteur le plus ridicule, mais aussi le plus intéressant, demeure Brichot : nous savons que Proust s’inspire, pour façonner ce personnage, d’un ancien professeur de Condorcet, dont il se moquait avec d’autres lycéens. Toujours est-il que, malgré les éloges de Charlus (sur l’ouverture d’esprit de cet universitaire aussi rare que précieux…), Proust propose à travers le prisme de ce portrait une peinture très péjorative des professeurs et autres pédants. Ce qui mérite en premier lieu d’être remarqué, c’est que Brichot cite souvent Madame de Sévigné, tout comme la fameuse grand-mère du narrateur. Quel étrange partage de passion entre un Brichot qui incarne l’intelligence aveugle  (chaque jour Proust attache moins de prix à l’intelligence, rappelons-le) et une grand-mère vénérant une valeur consubstantielle à l’élégance : le naturel. Un même auteur, Sévigné, lu et perçu très différemment, selon qu’il est étudié scolairement ou bu avidement, cité à chaque occasion, importante ou dérisoire, de l’existence. La grand-mère du narrateur est certes une mauvaise lectrice à certains égards –elle reste, malgré tout, un peu trop partisane de l’intelligence, et admire Elstir sans même connaître vraiment ses toiles-, reste qu’elle nous est d’un intérêt précieux, et nous indique que la lecture est avant tout affaire, non d’étalage d’un savoir prétendument érudit, guère plus de mots d’esprit prononcés au cours d’un dîner mondain, mais de naturel.
            Proust aura l’intelligence de s’éloigner davantage encore de l’intelligence, et d’orienter la lecture vers le plaisir le plus brut, vers le plaisir qui devient parfois jouissance, vers le plaisir dans l’acception sexuelle, érotique, sensuelle de ce terme. Nous avons ainsi la clef, au terme du Temps retrouvé, de cette frontière, aussi ténue que centrale, entre l’authenticité et les chimères de la lecture. C’est au terme du roman, dans ces quelques pages du Temps retrouvé où le narrateur explicite tout ce qui n’était que suggéré tout au long de La Recherche, qu’il trouve le mot juste, la formule parfaite, pour désigner tous ces mauvais lecteurs (Verdurin, etc.) : « les célibataires de l’Art ». Les célibataires de l’Art, comme les vierges ou les paresseux, n’ont toujours pas compris qu’une impression esthétique dispose d’une double moitié : celle du créateur, et celle qui leur est propre –qui est celle de l’extension de l’œuvre par son destinataire. Ils n’ont pas compris que le plaisir en est le vestibule, et qu’on ne peut bien lire, ni bien écrire, sans quitter le déchiffrement froid, savant et intéressé de quelques livres que l’on parcourt tout en demeurant aveugle à leurs merveilles.
                                                                                                                                                               N.


[1] Les êtres les plus bêtes par leurs gestes, leurs propos, leurs sentiments involontairement exprimés, manifestent des lois qu'ils ne perçoivent pas, mais que l'artiste surprend en eux. À cause de ce genre d'observations, le vulgaire croit l'écrivain méchant, et il le croit à tort, car dans un ridicule l'artiste voit une belle généralité, il ne l'impute pas plus à grief à la personne observée que le chirurgien ne la mésestimerait d'être affectée d'un trouble assez fréquent de la circulation ; aussi se moque-t-il moins que personne des ridicules.
[2] Consulter à ce sujet notre article sur La sécheresse de La Bruyère.
[3] Voir Proust et les noms

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