lundi 20 avril 2015

Les traces de l'homosexualité dans La Recherche.


Proust a eu la délicatesse de faire du narrateur de La Recherche une figure discrète, parfois effacée, en retrait devant les sujets les plus tendancieux, ou du moins les plus polémiques. L’Affaire Dreyfus, tout d’abord : le narrateur suggère sa sympathie pour la cause dreyfusarde, mais sans la ferveur d’un Saint-Loup, sans la profonde sincérité d’un Swann. Devant l’affaire Dreyfus, qui ébranla profondément la France de la Belle Epoque, le narrateur ne tient pas tant à exprimer ses convictions personnelles, mais davantage à représenter les diverses mentalités à travers les attitudes des personnages qui l’entourent : le duc de Châtellerault, Charlus, Swann, Odette, etc. Tout le talent proustien consiste ainsi à proposer un narrateur qui ne soit pas vraiment Proust, qui n’exprime pas clairement ses positions, et choisit plutôt d’incarner certaines de ses dimensions à travers le portrait de tel ou tel individu. Cette même idée s’illustre de manière encore plus flagrante au sujet de l’homosexualité : nous savons à quel point Proust fut profondément homosexuel, et le lecteur ne peut que s’étonner de l’hétérosexualité apparente du narrateur de La Recherche. Les homosexuels (masculins du moins), si présents au cours du roman, ne serviraient ainsi qu’à se rapporter à la figure de Proust lui-même. Si bien que Proust serait à situer, non pas dans la personne exclusive du narrateur, mais dans une gamme de personnages qui, s’assemblant, restituent leur créateur. En d’autres termes, si le narrateur n’est pas l’auteur, c’est parce que le second dépasse le premier, pour s’associer à une pluralité de personnages.
Et pourtant, nombreuses sont les lectures qui se sont efforcées de trouver un indice, volontaire ou inconscient (une suggestion si ce n’est une bévue) de l’homosexualité du narrateur, du moins de son caractère homosexuel. Il me semble, pour ma part, que cet indice est à trouver dans le regard même que le narrateur porte sur la féminité. Ou, pour parler selon une terminologie phénoménologique, dans la « perspective » du narrateur. La narration de la Recherche serait emprunte d’un certain mépris, d’un sentiment d’éloignement, à l’égard de la communauté des femmes. Cette intuition m’est venue en considérant un passage énigmatique, situé à la fin de La Fugitive : le narrateur, voyageant à Venise dans le but de faire le deuil d’Albertine, reçoit une lettre d’elle, lui annonçant qu’elle n’est pas morte et veut au contraire « lui parler mariage » (il comprendra plus tard que cette lettre, mal déchiffrée, est en fait de Gilberte). Etonnamment, il ne ressent absolument rien : « aucun chagrin », certes, mais aucune indignation. Imaginons : jaloux tel qu’il l’est, le narrateur se doute bien que, s’il est vrai qu’Albertine n’est pas morte, elle lui a donc menti, et l’a certainement trompé –tout en le persuadant de son décès. Cette idée, bien que fictive, aurait dû susciter la jalousie, l’irritation, l’indignation du narrateur. Et pourtant, point du tout : aucun sentiment, indifférence totale. Indifférence qui est certes le fruit de l’oubli, de l’extinction de l’amour en même temps que du désir, mais que l’on peut également lire comme l’expression d’un certain mépris à l’égard du féminin. Si le narrateur n’est pas indigné de cette perspective de mensonge, c’est que ça ne l’étonne nullement : le mensonge, l’infidélité sont dignes d’Albertine. Nul besoin ni de s’indigner, ni de s’étonner, puisque toutes les femmes sont présentées comme médiocres, viles. Remarquons à ce titre que, parmi toutes les femmes de La Recherche, aucune n’est fidèle, et aucune n’est vraiment amoureuse. L’on évoquera, pour me contredire, la fidélité de la duchesse de Guermantes, mais il faut se souvenir de la remarque de Charlus (citée dans le Temps retrouvé) : si elle est fidèle aujourd’hui, c’est parce que son passé n’est pas aussi « pur »… On pourrait invoquer la déclaration d’Odette, soutenant qu’elle a aimé Swann, mais toujours est-il qu’elle demeurait frivole à l’égard de ce dernier. La représentation du féminin est, tout au long de La Recherche, fondamentalement péjorative : pire encore que dans Les liaisons dangereuses, roman qui, comme le rappelait Léon Blum, présentait certes le libertinage dans sa forme la plus légère, mais mettait également en scène le personnage le plus amoureux de la littérature du XVIIIe siècle, la Présidente de Tourvel.
Quand le narrateur soutenait que son entière existence avait été guidée par Charles Swann, ses propos étaient tout à fait légitimes : quand Swann était jaloux, il ne se souciait pas tant de juger la conduite d’Odette que de la surveiller. Comme si la conduite d’Odette avait été tout à fait naturelle, comme si cette légèreté était consubstantielle à la féminité. Et le narrateur se comportera de manière tout à fait identique à l’égard d’Albertine. Le féminin comme volage, voilà une belle tentation de fuir la compagnie des femmes pour se consacrer, comme Saint-Loup, comme Charlus, à l’homosexualité masculine. Il faudrait remarquer, à ce sujet, que les relations masculines ne sont pas préservées des affres de la jalousie, notamment dans le cas de Charlus. Il n’en reste pas moins que le narrateur, tout en évoquant l’homosexualité féminine avec la plus grande indignation (les mauvaises mœurs, etc.) semble faire preuve d’une certaine complaisance à l’égard de l’attitude d’un Charlus[1].
Les traces de l’homosexualité de Proust, dans la Recherche, constituent donc un sujet inépuisable : on a souvent dit que l’auteur s’identifiait aussi bien à tel ou tel personnage qu’au narrateur ; mais il faudrait également souligner ce mépris adressé à la féminité. Celles-ci ne savent pas aimer, celles-ci ne sont pas jalouses, celles-ci semblent être essentiellement différentes de la communauté masculine. A approfondir.
N.


[1] Il faudrait, bien sûr, approfondir la question ! 

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