mercredi 10 juin 2015

Pourquoi la madeleine est-elle si importante?


Proust partage avec Flaubert l’idée que la bêtise n’est pas incompatible avec l’érudition, comme si les gens dits cultivés cultivaient en premier lieu leur propre sottise. Voudrait-elle devenir intelligente, la lecture devrait paradoxalement quitter les affres de l’intelligence –valeur que seuls les hommes profondément stupides élèvent sur l’autel de leur médiocrité. Aussi nous incombe-t-il, si tant est que nous voulions être fidèles à l’esprit de Proust, de fuir toute délimitation arbitraire, tout jugement scolaire et faussement répandu, toute critique galvaudée, toute hiérarchie traditionnelle des textes. Et pourtant, triste ironie du sort, n’est-ce pas avec la plus grande bêtise que l’œuvre de Proust est bien souvent lue ? Le sentiment d’une incompréhension désespérante et vaine n’en aurait-il pas assailli l’auteur en voyant La Recherche lue par tant de Brichot, de Verdurin, de Bloch ? Le fameux épisode de la madeleine, par exemple, à force d’être vulgarisé, est réduit à un lieu commun (dans toute mauvaise autobiographie, l’écrivant évoque sa propre « madeleine de Proust »…). C’est en écoutant sans cesse répéter béatement que la madeleine est un monument littéraire à elle seule que l’on perd de vue l’intérêt du passage en question. Car lire, percevoir, observer avec Proust, c’est apprendre à s’étonner du commun, du manifeste, de ce qui n’étonne plus personne. Entreprise hasardeuse, mais présentant autant de charmes, que celle d’une relecture de la madeleine.
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Si l’œuvre de Proust n’est autre que le récit d’une recherche, elle ne peut que s’ouvrir sur le constat d’un manque, lui donnant ainsi sens et légitimité. Quelle est la carence de laquelle se nourrit et s’inspire le roman ? Celle d’une perte plutôt que d’une absence, à savoir l’occultation d’un Temps qui se dérobe à nous, nous précipitant davantage à chaque instant de la mort –celle de la grand’mère du narrateur, celle de Bergotte, mais aussi celle que l’on devine sur le visage d’un homme que l’on n’a pas vu vieillir- en nous éloignant de la même façon du sens d’une existence faite d’habitudes et d’oubli. A condition de lire ainsi La Recherche, c’est-à-dire comme le désir de s’acheminer vers l’obscur astre du Temps, il importe de voir la madeleine comme le prélude de cette quête colossale, d’y déceler les prémisses du cheminement proustien. C’est ainsi que cet épisode reposerait sur le triple constat du Temps perdu. Si c’est une chose que déclarer le Temps perdu et la nécessité de le retrouver, c’en est une tout autre, en revanche, que de s’interroger sur la nature de ce temps perdu. Quel est donc ce Temps, ombre centrale qui hante le roman de son ouverture à sa dernière ligne ? Pour s’en tenir à un éclairage aussi éclairant que limité, il faudrait remarquer que, roman homodiégétique, discours portant sur une histoire passée, La Recherche est entièrement orientée sur un passé évaporé. Aussi le Temps perdu serait, littéralement, l’ensemble des moments dépassés par le cours du temps. Hypothèse que la signification propre à la madeleine confirme : conçue en tant que signe par Proust, la madeleine doit être dépassée pour être comprise ; aussi faut-il en revenir à l’enfance du héros qui recevait, le dimanche, des portions de madeleine trempées dans le thé de sa tante Léonie. Pourquoi cependant enfermer la madeleine dans un passé qui nous la fait perdre de vue ? La madeleine est avant tout une invitation à fuir cette morne Habitude –Proust écrit le terme avec une majuscule, comme s’il s’agissait, non d’une entité divine, mais d’une puissance démoniaque, obstacle à l’ambition du créateur-, à embrasser l’Eternité. N’oublions pas que la madeleine marque une césure centrale dans le récit ; une fois consommée, elle élève le héros par-delà les bornes de la contingence. Elle l’amène bien loin du hic et nunc qui enferme son esprit, l’entraîne dans des perspectives fertiles. « J’avais cessé de me sentir médiocre, contingent, mortel », note le narrateur au sujet de cette fameuse madeleine. Ce dépassement de la contingence me semble incarner un des problèmes les plus fondamentaux, non seulement du narrateur, mais de Proust lui-même. Une question qui ne cessera de le tourmenter tout au long de son existence, une névrose profondément philosophique (indéniablement existentielle) et merveilleusement poétique intimement liée à la quête de l’Eternité et l’expliquant peut-être. Dans un livre où Dieu est le grand absent, à travers les pages d’un roman qui rayent l’absolu de leur champ d’optique, la volonté de saisir l’Eternité, du moins de dépasser les sphères contingentes, permet de conférer à la création artistique la dimension d’infini qui lui est propre. Si Dieu n’existe pas pour Proust, les démiurges le remplacent : ce sont Elstir, Bergotte, Vinteuil. En amenant le narrateur loin de la contingence qui l’écrase et l’empêche d’écrire, la madeleine lui suggère tout simplement l’Eternité, éternité qui ne se situe plus hors du monde, mais s’ancre au plus profond des sensations. « C’est la mer allée avec le soleil », Rimbaud disait-il de l’éternité, s’accordant tout à fait sur ce point avec la vision d’un Proust.
Nous retrouvons ainsi l’idée centrale que la madeleine, bien avant les fulgurances du Temps retrouvé, n’est qu’une propédeutique à l’écriture. Le Temps perdu devient alors, de manière plus simple peut-être, le temps que l’on perd, le temps où l’on se perd à force de mondanités et d’oisiveté, la totalité des moments où l’on ne fait rien faute d’écrire. Avec le constat que le Temps est perdu émerge la volonté de le retrouver ; de s’engager, non plus dans de vaines activités mais dans la seule vie réellement vécue ; de s’émerveiller, non plus devant la pâture du vent mais face à la sublime recherche d’un esprit qui, se cherchant lui-même, en vient inévitablement à créer.
N.

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